Ma peinture et ses raisons

La seule compassion que nous pouvons attendre des autres est de ne pas deviner à quel point nous sommes lamentables, si l’on en croit Cioran.

Je n’échappe pas à la règle, je dirais même que je suis lamentable dans presque la totalité de mes actes, de mes comportements, de mes pensées les plus intimes.

Presque, car l’acte de peindre raccourci la distance qui sépare ce que je suis en réalité de ce que je renvoie, ou mieux de ce dont j’ai conscience d’être, moi-même. Cela nous ramène au concept aristotélicien (morale a nicomaque, que Schopenhauer nous livre dans les parerga et paralipomena), selon lequel le sort des mortels « peut être ramené à trois conditions fondamentales » : ce que l’on est, ce que l’on a, ce que l’on représente.

Dans notre mauvais monde, on est rarement ce que l’on est vraiment, ontologiquement parlant. Car aujourd’hui, être c’est avoir, avoir c’est être et ce que l’on représente pour autrui dépend très, (trop) souvent de ce que l’on a, de notre statut social et non ce que l’on est pour notre caractère idiosyncrasique. Le vrai être c’est le « Gnothi Seauthon » de Socrate, le « Deviens ce que tu es » de Nietzsche : j’y travaille au quotidien.

La peinture donc! Suis-je un artiste au sens purement sérail, inséré dans un microcosme de l’intelligentsia régnant sur le monde de l’art? Bien sûr que non. Ma pratique n’est pas d’avant garde, elle n’est pas nouvelle. Georges Mathieu bien avant moi s’est fait l’artisan du sensible, Jacques Chancel disait de lui qu’il avait, (je cite) « redonné toutes ces lettres de noblesse au mot artisan. Mais selon moi pas encore assez.

Car, aussi paradoxal que cela puisse paraître, en art, toute recherche intérieure, de création pure et instantanée, de l’expression cathartique, de « courage de la vérité » (pour reprendre Michel Foucault) se doit d’être diffusée au plus grand nombre, comme un message de ce qu’est l’extase de s’oublier, du bonheur de disparaître pour enfin être vrai. Tout le monde a droit à élever la sphère de ses plaisirs, et pas seulement le collectionneur, le galeriste ou le marchand d’art. La secrétaire, le banquier, l’éboueur, le chômeur, qui sais-je encore….ont un droit eux aussi a recevoir le message simple et limpide que toute descente au cœur de soi peut générer une jouissance intellectuelle et spirituelle sans comparaison avec les bonheurs virtuels que nous propose notre monde. Et de s’y essayer à leur tour…

Mais finalement, aujourd’hui, après 8 ans et 29 peintures en public, (dont deux tombées dans le domaine public), ma réflexion, mes lectures et mes découvertes m’ont amené à penser que l’art se trouve dans ce que nous avons de plus évident sous nos yeux : la nature! Cette révélation s’est imposée de deux façons : par un artiste d’abord, et la biologie ensuite. Et je commence à appliquer cela à ma propre peinture, ce qui va m’éloigner peu à peu de l’abstraction lyrique classique, (fruit d’un tourment karmique sans doute), pour devenir une peinture presque quantique! Mais j’y viens de façon succincte…

Voilà donc deux ans maintenant que je dissèque l’œuvre que Kenneth Snelson. Il a été en effet le premier à utiliser la physique mécanique pour fonder la base de son travail artistique : la tensegrité (tensile integrity).

Ses sculptures monumentales, construites  par l’unique jeu de la tension et de la compression parviennent ainsi à s’y équilibrer. Elles sont stabilisées, et les barres qui les composent flottent dans l’espace sans être reliées directement entre elles. Extrêmement intéressant.

C’est la biologie mécanique et cellulaire qui finira de me convaincre que cela est, (et doit) être applicable à mon travail artistique. J’y reviendrai un peu plus loin. Sans entrer trop dans le détail on sait que les squelettes des cellules (cytosquelettes), sont des systèmes construits en tensegrité pour assurer la solidité des dites cellules. Mais ce n’est pas tout, car, le squelette osseux lui-même, est organisé en tensegrité, (comment pourrait-on penser en effet que notre colonne vertébrale, pour ne citer qu’elle, ne serait qu’une structure d’os les uns empilés sur les autres?)

Snelson donc, la Biologie et la nature m’ont-ils ouvert la voie vers une autre peinture? Sans doute, ou, en tous cas vers une conscience de l’art cosmique, de l’univers plastico-spatial, ou finalement toute matière répond à un ordre, un équilibre donné. J’ai toujours peint dans une logique ou un trait en appelait un autre, étant moi-même victime de cet enchaînement successif de formes ne demandant qu’à former un tout stabilisé. Mais j’ai maintenant conscience que tout cela n’a rien d’hasardeux. Chaque couleur, chaque signe, chaque trait à une vie pour lui-même, stable et spatialement logique. Lui donner un compagnon nécessite d’équilibrer, comme pour les structures de Snelson, comme pour nos cellules, la répartition des forces, des tensions, des formes et couleurs.

La réalisation publique de ce genre de travail nécessite, on le sait, une concentration extrême qui, j’en ai la conviction relève plus du domaine de l’irrationnel. En effet, réaliser des très grandes toiles en quelques minutes en leur donnant cette stabilité dont je parle dans ce texte, est difficile à expliquer. Je ne peux d’ailleurs l’expliquer moi-même. Sauf si l’on considère que je suis moi-même un « trait » à part entière de l’œuvre en cours de construction. Je suis donc, à ce titre, un élément de force, de tension, au cœur de l’œuvre elle-même. Je pense naturellement à Malevitch qui déjà à l’époque écrivait ceci : »l’éclat des couleurs s’enflamme dans le peintre. Son cerveau brûle, et au contact de son être intérieur, s’enflamment en lui les rayons des couleurs du monde »!

Ce cerveau qui « brûle » donc, je le traduis par une déconnexion du monde réel (notre monde) pour devenir un élément du monde subtil, une forme, une couleur, un simple trait.

J’en termine sur la justification pour moi de peindre. La peinture n’est pas une passion, je n’ai pas de passion. Elle est comme un besoin d’évoluer dans un monde qui n’appartient qu’à moi. Un monde où j’oublie, le temps d’un croquis, d’une petite peinture ou d’une toile géante, la médiocrité de l’existence. Elle me donne le privilège de ressentir une joie intérieure qui, bien que fugitive, suffit à me donner envie de chercher encore, et guérir de façon occasionnelle de cette conscience d’être que Cioran qualifiait ainsi :

« La conscience est bien plus que l’écharde, elle est le poignard dans la chair »

Karls